Pourquoi ma manière d’enseigner les arts plastiques est en train de changer
Depuis octobre 2025, je réfléchis à une question qui semble simple mais qui, en réalité, ne l’est pas du tout : comment introduire les intelligences artificielles génératives dans l’enseignement des arts plastiques ?
Je pensais au départ devoir répondre à une question technique.
Je me rends compte aujourd’hui qu’il s’agit d’une question beaucoup plus vaste.
Une question de société.
Une question anthropologique.
Une question éducative.
Et peut-être même une question de responsabilité.
L’attitude consumériste : une première alerte
Ce qui m’a frappée en premier, c’est la vitesse.
L’image apparaît.
On n’aime pas.
On recommence.
On modifie un mot.
On recommence.
Puis encore une fois.
Et encore.
Cette logique de l’itération rapide installe une forme de consommation des images.
On ne construit plus une image.
On la prélève.
On la remplace.
On l’abandonne.
Je me suis alors demandé ce que cette nouvelle relation aux images allait produire chez nos élèves.
Car l’enjeu n’est peut-être pas seulement technologique.
Il est culturel.
Que devient notre rapport au temps long, à l’hésitation, à l’erreur et à la décision lorsque des milliers de propositions sont accessibles instantanément ?
Une sensation inattendue : être absorbée par la machine
En travaillant moi-même avec ces outils, j’ai éprouvé une sensation étrange.
J’avais l’impression d’être absorbée.
Comme si la machine imposait progressivement son propre rythme.
Je voulais une image.
Puis une autre.
Puis une version légèrement différente.
La frontière entre intention et sollicitation permanente devenait parfois floue.
Je ne pilotais plus totalement l’expérience.
L’outil me sollicitait en permanence.
Comment résister à ce phénomène ?
Cette question est devenue centrale.
Car si moi, adulte, enseignante et consciente des mécanismes à l’œuvre, je pouvais ressentir cette forme de captation attentionnelle, qu’en est-il des élèves ?
Les implications environnementales et sociétales
Très vite, une autre question s’est imposée.
L’IA n’est pas immatérielle.
Derrière chaque image se cachent des infrastructures gigantesques, des centres de données, des ressources énergétiques considérables et des choix économiques et géopolitiques.
Mais il y a aussi une autre question.
Qui produit ce monde ?
Qui l’alimente ?
Qui en bénéficie ?
Et surtout : qui en est absent ?
À chaque révolution technologique, l’histoire oscille entre deux mouvements.
La peur.
L’adhésion massive.
L’intelligence artificielle n’échappe pas à cette dynamique.
Certains annoncent la disparition de l’humanité.
D’autres célèbrent une nouvelle renaissance technologique.
Entre ces deux positions extrêmes, l’école doit trouver sa place.
En classe, l’IA est magique
Lorsque j’ai commencé à travailler avec mes élèves, une phrase revenait régulièrement :
« C’est magique. »
Cette phrase est fascinante.
Elle dit beaucoup de notre époque.
Car la magie suspend la pensée critique.
Face à la magie, on s’émerveille.
On ne questionne plus.
L’enjeu pédagogique est alors apparu très clairement.
Comment faire tomber cette magie sans discréditer l’outil ?
Car l’objectif n’est ni de célébrer l’IA ni de la diaboliser.
Il s’agit de la rendre pensable.
L’école doit transformer la fascination en compréhension.
Une phrase de Christian Vieaux m’accompagne depuis plusieurs mois
Christian Vieaux écrit :
« Du fait de la masse actuelle et à venir de ces types d’images, y aurait-il anthropologiquement un péril de l’épuisement de nos imaginaires “imagés” ? »
Cette phrase m’habite.
Elle m’interroge.
Mais une intuition m’est progressivement apparue.
Je ne suis plus certaine qu’il s’agisse d’un épuisement.
Je crois plutôt assister à un déplacement des imaginaires. À son déménagement.
L’imaginaire ne disparaît pas.
Il migre.
Il se recompose.
Il devient médié par le langage.
Ce ne sont plus seulement des images qui circulent.
Ce sont des systèmes de représentations qui se renforcent les uns les autres.
Et si la figuration était consubstantielle à l’IA ?
Une autre question est alors apparue.
Pourquoi l’IA produit-elle si facilement des figures ?
Des visages.
Des personnages.
Des paysages.
Des scènes reconnaissables.
Et si la figuration était, en partie, consubstantielle à ces modèles ?
Et si leur logique profonde était précisément de rendre visible ce qui est statistiquement reconnaissable ?
Cette question m’a conduite à emprunter un autre chemin.
Celui de l’abstraction.
Non plus demander aux élèves :
« Qui es-tu ? »
Mais :
« Qu’est-ce qui te constitue sans que cela se voie ? »
Une émotion.
Une sensation.
Une manière d’habiter le monde.
Une mémoire.
L’abstraction devient alors un espace de résistance.
Elle ralentit la machine.
Elle déplace le regard.
Elle réintroduit de l’incertitude.
Les stéréotypes ne sont pas des accidents
En travaillant sur les biais des intelligences artificielles, une évidence est apparue.
Les stéréotypes ne sont pas des erreurs de la machine.
Ils sont les reflets amplifiés des représentations dominantes de nos sociétés.
L’IA ne les invente pas.
Elle les reproduit.
Elle les consolide.
Elle les accélère.
Une carte mondiale représentant les taux d’accès à Internet m’a particulièrement interpellée.

Elle rend visible quelque chose d’essentiel.
Une partie de l’humanité participe massivement à la production des données qui alimentent ces systèmes.
Une autre partie demeure largement absente.
Alors une nouvelle question surgit.
Quel imaginaire mondialisé est en train de se produire et de se reproduire à travers ces outils ?
Qui sont les oubliés de cette révolution ?
Quelles sensibilités, quelles cultures, quelles manières d’habiter le monde risquent de devenir invisibles ?
La responsabilité de l’auteur devient alors une nécessité
C’est à ce moment-là que ma réflexion a basculé.
La question n’était plus :
« Comment utiliser l’IA en arts plastiques ? »
Elle est devenue :
« Comment former des auteurs responsables à l’ère des systèmes génératifs ? »
L’auteur n’est plus simplement celui qui fabrique.
Il devient celui qui choisit, justifie, assume et répond.
Répondre de l’image que l’on signe.
Répondre des imaginaires que l’on contribue à faire circuler.
Répondre des représentations que l’on légitime.
Une évolution nécessaire de la didactique des arts plastiques
Je crois aujourd’hui que notre didactique doit évoluer.
Il ne s’agit plus seulement de penser l’enseignement des arts plastiques comme l’enseignement d’un objet fini.
L’enjeu est désormais d’enseigner une posture autour de cet objet.
Une posture d’auteur.
Une posture critique.
Une posture responsable.
Peut-être sommes-nous en train de passer d’une didactique des productions à une didactique des postures.
Une didactique de la posture d’auteur et de la responsabilité des imaginaires.
L’intelligence artificielle n’est finalement pas le sujet.
Elle est le révélateur d’une mutation plus profonde.
Elle nous oblige à nous demander ce que signifie désormais devenir auteur dans un monde où les images ne cessent de se générer.
Et cette question, je crois, mérite désormais d’entrer pleinement dans nos salles de classe.
Danièle Pérez